"Uno de los hallazgos de la Comisión de la Verdad apunta a que la población colombiana vive una parálisis emocional, que nos ha llevado a naturalizar la violencia como mecanismo para continuar la vida en medio de la confrontación.(...)"
J’ai enfin trouvé une vendeuse ambulante d’empanada. Près de la Calle 85, épicentre d’un Bogota moderne et aisé, après avoir marché une petite heure le long des avenues de cette ville que je redécouvre, émoustillé.
J’en ai l’eau à la bouche.
Curieux, je demande le prix, essayant de me rappeler celui d’il y a huit ans, quand les vendeurs ambulants faisaient mes repas lors de mes escapades urbaines.
La cuillère en plastique de la sauce aji plongée dans mon empanada de maïs frite, je souris à ma vendeuse, qui doit bien se demander ce qu’il y a de si bon dans cet amuse-bouche identique à celui de sa voisine.
Après la troisième, je m’en vais gaiement continuer mon tour des souvenirs en lui souhaitant une bonne fin de journée.
Il y a d’abord ce qui n’a pas changé. Les vendeurs ambulants et leurs papas rellenas, empanadas et arepas. Les trottoirs défoncés et leurs bombas remplis d’eau qui giclent et mouillent les pantalons lorsque l’on marche sur leurs dalles hésitantes. Les regards intrigués des colombiennes qui sourient et découvrent leurs appareils dentaires brillants. Leurs cheveux noirs de jais qui tombent jusqu’au fessier. La pollution sortie tout droit des pots d’échappement, noire et opaque, qui finit dans le nez des coureurs et des cyclistes. Le transmilenio, mon moyen de transport préféré, avec lequel j’ai sillonné cette ville de dix millions d’habitants, du Sud au Nord, de l’Est a l’Ouest, des quartiers aisés aux favelas, des zones résidentielles au centre ville, de la montagne au plateau.
Et puis il y a ce qui n'est plus le même. Je ne suis plus le seul blond dans la ville. Dans le parc de la 93 et celui voisin du Virrey, on entend des gamins parler français, crier en anglais, rire en allemand. Au dessus des rues comme des boulevards, le soleil brille davantage et il ne pleut plus autant. A peine quelques nuages pour teinter le ciel. Je montre davantage mon t-shirt aux habitants que ma veste coupe pluie.
Le centre ville est parsemé d’hostels, les musées sont bondés, l’alcool de maïs coule à flot dans le quartier historique de la Candelaria. Les chaînes de fast-food locales se sont multipliées et donnent leur cachet à cette Athènes d’Amérique du Sud.
Et puis moi, sans doute, qui ne suit plus du tout le même. Libre comme l’air, je ne suis plus l’adolescent de 18 ans qui tentait de sortir du cadre dans lequel j’étais encastré à Bogota huit ans plus tôt. J’ai grandi et j’ai toujours gardé la Colombie près de mon cœur. Ce pays depuis lors loin de moi m’a changé et proposé une manière d’exister sans pareille. La vie ici était comme une saveur inconnue, une combinaison de tous ces fruits que j’ai goûtés pour la première fois, qui m’ont enrichi l’existence de leur chair tendre.
Bogotá prend dès les premiers instants une pose semblable à celle que je connais. Je me sens chez moi. Aquí como en casa.
Bienvenu de nouveau en Colombie Roméo.
Se couper les cheveux comme un vénézuélien
En fixant d’un œil soucieux les mèches de cheveux couleur blés qui s’abandonnent par terre, j’essaie de maintenir la conversation, animée, avec mes deux interlocuteurs et amis du moment. Parlant avec ses ciseaux, mon coiffeur s’interrompt parfois pour me couper ça et là ce qui dépasse. Il a beau y réfléchir, il n’en démord pas, il ne comprend pas pourquoi tout est plus cher dans les pays riches. Le mieux resterait de vivre et travailler là-bas et de voyager dans le Sud, voir ici, dans des terres arides et sèches où la seule musique qui passe est du vallenato et de la champeta. C’est ce qu’il essaie de me convaincre.
Son ami, comme tous les amis présents dans les barberias, opine de la tête avant de lancer une diatribe incompréhensible. Ils sont tous les deux vénézuéliens et la frontière à quelques dizaines de kilomètres vient probablement trop souvent le leur rappeler.
Je souris en leur répondant, et mon accent espagnol les amuse. Ils me demandent combien coûte un coiffeur en Europe - ou aux États Unis, c’est pas la même chose ? - et j’esquive la question en leur demandant à mon tour comment ils se sentent en Colombie.
Une amie à eux vient interrompre la conversation, après avoir brûlé les sourcils de ma compagne de voyage qui revient un peu déboussolée. Après avoir regardé avec une pointe d’étonnement ma coupe de cheveux en devenir, ce qui me fait légèrement peur, la Colombienne me pose quelques questions avec légèreté, avant de parler d’elle-même. A 21 ans, elle a déjà un enfant de cinq ans et se soucie de son avenir. Avec mes 26 ans déjà bien entamés, je me sens tout d’un coup déboussolé, et la paire de ciseaux qui danse devant moi n’y a plus grand chose à voir. Je ne travaille pas, voyage comme un européen nanti et me sens libre comme l’air. Qu’est ce que ça fait de devoir s’occuper de quelqu’un d’autre, avec cinq ans de moins ? Aucune légitimité me concernant n’apparaît dans ma tête, alors je me contente de sourire, sincèrement.
Les ciseaux voltigent un peu dangereusement aux côtés de mes oreilles qui sont parmi les plus blanches de tout Riohacha. Les mots dansent autour d’elles et me font rester sur terre. Je me perds dans les accents de mes trois compagnons, et celle avec qui je voyage pour ces quelques semaines me regarde avec amusement et quelques questionnements dans les yeux. C’est une matinée de juillet et nous sommes prêts à vivre une belle aventure.
Après une touche finale à la lame de rasoir qui met bien une demie heure - c’est le plus important des coiffures latinos - le coiffeur me regarde satisfait en me répétant qu’avec un blond comme ça je dois faire fureur. Par terre, les souvenirs de mes baignades dominicaines attendent penauds qu’on vienne les ramasser avant de les jeter à la poubelle. Le miroir qu’on me tend me rend satisfait. Je paie avec amusement ce que l’on m’a demandé, sans vraiment savoir si c’est le prix réel ou celui prévu pour les gringos. Il ne doit pas y en avoir beaucoup qui s’attardent par ici, dans une rue sans nom du nord de la Colombie.
Nos amis vénézuéliens nous souhaitent un bon voyage avec gaité et nous sortons sur un trottoir inexistant, dans l’ombre d’un arbre inconnu.
Je suis sûr ce fameux pont, à la sortie de Palomino. Il est 6 heures du matin et le ciel est bleu limpide, comme l’eau ruisselante qui s’enfuit en fleuve de l’enfer vert pour déboucher sur l’océan.
À droite, les Caraïbes et ses palmiers, certains couchés sur la plage des suites de la montée des hauts, d’autres s’agrippant encore sur un banc de sable.
À gauche, de l’autre côté du pont, la jungle qui escalade la montagne de la Sierra Nevada sans relâche, ne proposant pour seule couleur qu’un vert pétant. Et plus cette forêt monte, plus elle devient éparse, le gris des rochers lui prenant la place en à coups percutants.
Tout en haut, visible à l’œil nu, un mont enneigé, niché à plus de 5000m d’altitude. La perspective m’écrase et me coupe le souffle.
Bienvenu a Palomino, au pied de la cordillère côtière la plus haute du monde.
Ici, le tourisme se développe aussi vite qu’un kombucha dans un appartement donnant sur la place Flagey. Il prend la place que la nature ne lui donne pas, à coup de hache, de béton et de pelleteuses. Paradoxalement, Palomino est un village alternatif, et je me promène dans les rues entre deux échoppes de sarouels et de colliers de pierre. La rue principale, constamment inondée en cette période, laisse dépasser des mottes de terre telles des crânes de moines au dessus d’une tonsure aqueuse. Au bout, la mer, violente ces jours ci, dans laquelle il est déconseillé de se baigner.
Difficile de comprendre l’attrait pour ce bout de terre entre le désert sec de la Guajira et le parc national tropical du Tayrona. Mais les hostels et les chambres de luxes se multiplient inlassablement, et l’anglais est une langue qui se conjugue au présent, davantage que l’espagnol.
Un mois avant mon séjour ici, les Koguis, une tribu amérindienne nichée sur les hauteurs de la Sierra Nevada, ont bloqué la principale route reliant Santa Marta à Riohacha. Leur raz-le-bol contre le laisser faire du gouvernement face à la corruption est vif.
À côté de Palomino, les plants de coca sont nombreux et font naître la violence.
Les Koguis mâchent les feuilles de coca et les mélangent avec de la poudre de coquillage. L’effet les fait tenir des jours. De quoi traverser la neige de la Sierra Nevada sans manger, avec les aigles.
Lors d’une ancienne caminata jusqu’à la Cité Perdue, nichée dans les montagnes, certains indigènes croisés sur le chemin me regardaient nonchalamment. Occupés à mâcher des feuilles, ils en oubliaient le monde.
Les narcotrafiquants viennent leur rappeler qu’ils ne sont pas les seuls à apprécier l’or vert.
Le soir, niché dans notre chambre comme dans un bateau à la dérive, nous écoutons le déluge du ciel s’abattre sur des toits de bois et de feuilles de palmiers. L’électricité du village est coupée, comme tous les soirs, et personne ne vient la rétablir. Le village se développe trop vite et les raccordements clandestins font fondre le cuivre. Le bar du coin, ouvert aux pieds nus qui trépignent devant sa porte, montre le match de foot en direct. Les flaques sont autant de terrains de jeux pour les enfants alors que les rastas des voisins de table font fuir les moustiques. Un quad passe de temps en temps, et les sauts des gamins dans les flaques paraissent soudain dérisoires.
Palomino est sous la pluie et les touristes continuent d’affluer. Comme un torrent.
Il faut bien acheter toutes ces belles pierres.
Admirer les toucans à Minca
Elle me tend les jumelles avec un grand sourire. Mes regards furtifs ont trahi mon envie de les voir à mon tour, s’agiter d’un arbre à l’autre. Sauter sur un bout de branche, pencher la tête.
Au bout de l’horizon, la mer. En contrebas, une route sinueuse, presque effacée par le vert des arbres qui s’élancent ensemble vers les nuages orangés du crépuscule.
Au bout de mes doigts, les jumelles, lourdes et noires, me font passer d’un bout d’arbre à un autre. Par chance, j’agrippe du regard un perroquet qui frissonne. Juste au dessus, un oiseau bleu virant au blanc dont le bec agite le bas de ses ailes. Son nom, une inscription italique inconnue de mes oreilles.
Les toucans ne volent pas, ils planent. Ils faut les trouver sur les branches, près de leur nid. Tôt le matin, à Tikal, ils venaient s’agripper aux baies multicolores qui donnent leurs couleurs aux plumes de l’heureux propriétaire. Ici, pas de vestige Maya, juste une nature florissante sur les hauteurs d’une mer caraïbe aux accents ensoleillés. Minca prend de la hauteur et moi aussi, qui n’avait pas encore mis les pieds dans ce village touristique qui offre sa fraîcheur aux touristes fatigués par les vents chauds de la Guajira.
Le toucan saute gaiement sur sa branche et je l’appercois finalement. Il penche sa tête à gauche, puis à droite. Puis à gauche. Il admire son royaume et moi sa toison. Tout est calme. Il est de la sérénité apprise par le temps qui passe. Les oiseaux en sont le meilleur exemple.
La beauté du monde est à côté de moi et je l’effleure du bout du regard.
Les façades peintes de milliers d’aubes qui s’y sont perdues offrent à nos regards des paysages d’été et des senteurs étourdissantes. Côtoyant les murs, des travailleurs matinaux déambulent gaiement dans un tourbillon de chaleur sortie du macadam comme d’un four encore chaud de la veille que la nuit n’a pu refroidir. Le soleil entame tranquillement sa courbe et les couleurs se font doucement plus vives. Les marchands ambulants se croisent au rythme d’un salut de main. Les chariots de bois remplis de café et de verres en plastique deviennent le temps d’un instant des bastions provisoires des conversations du jour.
Le rituel semble codifié et les échanges sont animés ; on salue de la main ceux qui passent sans avoir le temps de s’arrêter. Dans un décor colonial de ceux dont seule l’Espagne a le secret, les habitants de la banlieue de Carthagène des Indes, sale et chaude, bifurquent vers les sites touristiques encore solitaires de l’ancienne destination des esclaves venus d’Afrique cinq cents ans plus tôt. Les teintes noires et brillantes des visages de ces buveurs de café me le rappellent constamment.
Cartagena se réveille avant ses touristes, et il n’y a pas plus beau tableau pour un lever de soleil. Les rues aux milles couleurs s’offrent à nous qui déambulons sans but, seulement attirés par une façade jaune pastel, ou une aussi rose que les crépuscules qui s’y sont abandonnés, à force des jours. Les poignées des portes sont autant d’animaux marins qui invitent à l’évasion dans la mer à l’autre bout de la rue.
Les murailles nous enveloppent d’un cocon bienveillant où le vent ne peut élire domicile. L’air est lourd et il n’est que six heures.
Les bougainvillées s’échappent par dessus des murs entourants quelque jardin caché et je lève la tête vers les clochers jaunes et blancs des églises par dizaines. Pas de doute, Cartaghène des Indes a toujours mon cœur. Sans touriste, elle montre toute sa beauté. Quelques heures plus tard, elle se repliera sur elle-même, pour laisser passer la fièvre touristique étasunienne venue découvrir ce bout de culture caribéenne pour un week-end.
Avant midi, il faudra se cacher, trouver un almuerzo ejecutivo à l’abri du soleil, dans une taverne avenante. Puis s’asseoir à l’ombre et somnoler, en refusant d’un geste de la main les vendeurs de voyages et la cocaïne bon marché.
A Getsemani, quartier pauvre récemment reconverti au tourisme, l’explosion des couleurs est une fête nationale. Des bacs de frigolite bleue et blanche remplis de glaçons invitent à des pauses rafraîchissantes. On nous tend des cocas comme autant de pauses à l’ombre d’un arbre.
Dans un parc, en admirant des paresseux perdus dans la jungle urbaine, on discute avec un vendeur qui fait la cour à la gente féminine. Il nous raconte doucement sa vie et s’en va nonchalamment chercher d’autres touristes perdus sous la chaleur. Au loin, des enfants jouent sous un kiosque et leurs ombres nous abritent d’un rayon déjà moins brûlant.
Refusant une fois de plus cette poudre blanche, en marchant vers le port, arrive Boca Grande. Petit Qatar des tropiques, les édifices reflètent la lumière d’un soleil couchant. Une note de reggae nous parvient à l’oreille. Assis sur le bord de l’eau, un chien errant vient se frotter à nous. Après quelque hésitation, il montre son ventre et ferme les yeux, se laissant caresser sous le regard heureux de ma compagne de voyage. Il ne fait plus torride et je les regarde tranquillement. Rien ne m’empêche d’esquisser un sourire, de ceux qui restent gravés dans la mémoire et accompagnent les années qui suivent.
Connexion instable à Rincón
Ce ne sont que quelques secondes de décalage, mais elles conduisent à une déflagration au ralenti, comme si une bombe explosait à quelques centaines de mètres et qu’on ne le réalisait qu’après quelques battements de cœur. Mes voisins se dévisagent, debout, les mains sur la tête, faisant mine de ne pas entendre les éclats de joie qui accompagnent le téléviseur vissé sur un toit de tôle cinquante mètres plus loin. Puis l’écran posé sur notre partie de la route montre à son tour le but marqué par la Colombie, et le commentateur jubile avec un gooooooooooooal que l’on n’entend même pas, tellement ce qui se passe autour de moi est divin. Des chaises valsent, des gamins crient et courent dans tous les sens, certains hommes piétinent le sol avec acharnement, les bras en l’air. Des cris partout, des motos qui passent en rugissant, des vuvuzelas sortis des manches qui accompagnent le succès de l’équipe nationale.
Tout le monde se met en branle, un défilé improvisé prend ses quartiers sur la route de terre sèche et une trentaine d’enfants se met à parcourir l’unique route du village de gauche à droite puis de droite à gauche. Les motos les devancent et leurs phares sont blanc platine, leurs bruits lourds et rugueux, toute une manifestation venue fêter la gloire de la selección et l’échec des Uruguayens.
A Rincón, personne ne peut faire mine de ne pas savoir ce qu’il se passe. Sur le bord de l’eau comme à l’orée du monde, la télé nous donne des sensations magiques. Tout un pays est connecté à un même espoir, celui de remporter la coupe pour la première fois de son existence.
Les gamins me traitent d’Uruguayen en riant vu que je n’ai pas crié assez fort. La télé ne rend plus rien, le câble a bougé et on n’entend plus le commentateur faire l’éloge de tous ces joueurs qui donnent le sourire à ce petit village perdu sur la côte atlantique. Les poissons seront pêchés avec plus d’enthousiasme le lendemain, les touristes aborderont les couleurs jaunes canari du drapeau national et tous les accoutrements seront permis. C’est la fête en Colombie.
"(...) La guerra se ha instalado en la cotidianidad del país y ha provocado que algunas violencias parezcan invisibles, aunque las experimentemos y veamos a diario.(...)"
L’onde s’évade en cercle du point de chute et mon regard espiègle et blasé en suit les traces, jusqu’à ce qu’elles s’évaporent. Le courant fait réapparaître l’adolescent quelques mètres plus loin, et sa peau contraste à peine avec la couleur de l’eau, brune et mate. De temps en temps, des mottes d’herbe et des branches viennent casser la netteté du fleuve, qui court inlassablement vers sa mer. En refaisant surface, le gamin secoue sa tête et regarde María intensément. S’il saute de si haut, c’est pour montrer gentiment ses plumes.
Le suivant réapparaît à sa suite et tous deux remontent sur la rive dans un geste maîtrisé. Ils sont sculptés et le savent, et je savoure leur regard défiant comme quelqu’un qui a déjà gagné le match.
Le soleil nous aplatit et l’humidité s’infiltre dans nos vêtements. Je me cache à grandes peines des chaleurs de cette fin d’après midi qui semble vouloir nous engloutir.
Le bob vissé sur la tête, je laisse l’eau couler à contre sens avant d’embarquer sur notre petit bateau qui nous emmène dans les marais de Mompox. Des singes balancent au dessus des arbres et leurs reflets n’ont pas peur de l’eau. Des oiseaux par dizaines nous suivent nonchalamment. Le moteur ronronne et la sieste tente de prendre ses quartiers. Après quelques minutes, on plonge dans un bras du fleuve pour atterrir dans un champ de plantes vivaces. Le bateau suit inlassablement son chemin et notre guide suit du regard les rapaces en nous citant leurs noms avant qu’ils ne s’envolent. J’écoute d’une oreille distraite car la torpeur me fait somnoler. Les marais nous coupent l’horizon et les arbres aux pieds trempés se demandent pourquoi ils y ont élu domicile. Au milieu d’un champ désormais lac, nous nous baignons sans allure et sans se rafraîchir. L’eau est bien trop chaude.
En rentrant vers le village, le guide nous explique ses milles et une vie. Chasseur, planteur de coca, mineur, tout y passe. Ses dents noircies sont les témoins des années passées à mordre la poussière. Au loin, Mompox prend des allures de Macondo et mes yeux pétillent. Le clocher de la place du marché apparaît lentement à l’horizon et nous dévoile ses plus belles couleurs. Arrivés à quais, une bière Águila à la main, nous attendons tranquillement la finale opposant la Colombie et l’Argentine.
La chaleur s’en va enfin réchauffer d’autres coins du monde. Les chaises en plastique sont toutes positionnées vers la Mecque locale, un écran géant.
Après la défaite de la sélection nationale, dépités, nous errons aux côtés du fleuve, en compagnie des iguanes et des perroquets verts qui nous crient dessus comme s’ils étaient Argentins.
Devant nous, une famille regarde le sol. Le papa opine de la tête avant de lâcher un « se acabó la alegría ». « Le bonheur a fait ses valises ». Pendant une semaine, le pays a vibré de klaxons, de moteurs de motos et de claves retentissants dans les rues. Les sourires étaient à tous les coins de rues et de lèvres.
La Colombie pleure une époque heureuse qu’elle n’aura pas encore connu. Macondo plonge dans une nuit sans fin et ses habitants n’ont pas sommeil.
Une tasse de café près d'un colibri
« Quieres un café ? ». C’est la cinquième fois qu’on m’offre un café de la journée, il est 17:00 mais j’accepte bien volontiers cette boisson qui va à coup sûr me faire augmenter le rythme cardiaque et bouillir le crâne.
Ce n’est pas n’importe quel café. Il est fait "à la belge", comme on dit ici, à la façon d’un alchimiste qui fait bouger des instruments dans tous les sens pour en sortir un liquide à vapeur noire.
Andres, le propriétaire de la Finca, se tient à l’orée de la porte. Ses trois doigts restants de la main droite me serrent la pince et je souris chaleureusement. Pour un week end, lui et sa femme sont nos hôtes. Leur doña nous a déjà préparé la classique bandeja paisa un soir que nous traînions chez eux. Pendant que nous mangions, pas un bruit, juste les chiens qui aboient au réveil d’un moteur de moto ou à la montée d’un chemin par un inconnu. La veille encore, on a pu admirer le coucher de soleil parmi les champs de bananiers qui tancent vers l’ouest. Au bout de l’horizon, les montagnes andines. Après, la jungle du Chocó, qui nous attend dans pas longtemps.
Je sirote mon café. En sortant mon regard des jumelles, j’aperçois un aigle solitaire qui vole sereinement au dessus des collines. A quelques mètres, un colibri vient danser sous mes yeux et le bleu de ses ailes rivalise avec le papillon électrique qui, se posant doucement, vient boire à ses côtés. Les champs de café en contrebas montrent timidement leurs graines rougeâtres, vermeilles. Nous les cueillerons le lendemain, sur l’heure du midi.
Je prends ma tasse de café avec moi et vais m’asseoir sur un banc plus haut qui donne sur la vallée. Un cheval henni à mon passage, impatient d’une caresse. La perspective des bougainvillées lui brode une couronne de fleur sur sa crinière blanche.
Je reprends les jumelles et observe les voisins ranger leurs sacs de graines dans un 4x4. Au loin, s’approchant de mes oreilles, le tuk tuk de Carmelo fait virevolter les cailloux du sentier jusque chez nous. L’accent paisa de Carmelo évoque allègrement des souvenirs qui chatouillent mes oreilles. Ce soir il va voir l’Atletico Nacional jouer à Medellín. Il le dit lentement et tout semble plus tranquille.
La maîtresse de maison vient nous parler de son fils, qui travaille à Jardín. Il vend leur café. Elle nous demande si l’on veut manger avec eux. Je leur réponds gentiment qu’on a de quoi faire, un poivron, quelques tomates et des oignons.
Le soleil se couche sur une épaisseur d’eau en suspension et mes yeux cherchent les oiseaux récemment devenus familiers. Leurs couleurs m’épatent et font danser le monde. Le temps s’arrête le temps d’un sifflement, puis je monte vers notre maison profiter des derniers rayons. Au loin, le soleil se cache définitivement derrière les cerros. Près de moi, une fille qui m’attrape par la taille et m’embrasse. Un oiseau nous regarde du coin de l’œil et je lui rends son regard complice.
Je suis à l’intérieur de la chiva, ce bus multicolore reconverti en discothèque, me tenant aux bords des fenêtres peintes en rouge. Évitant de me taper la tête sur un plafond en acier bien trop bas, les souvenirs d’une soirée beaucoup trop arrosée de rhum huit ans plus tôt surgissent en syncope, comme le reggaeton des speakers qui rugissent à mes côtés. Un des organisateurs de la soirée passe en criant sa vie avec de l’aguardiente, un alcool anisé, et est suivi de bouche grandes ouvertes et de têtes vers le ciel. Titi a déjà demandé à Bad Bunny s’il avait beaucoup de copines et tout le bus lui répond en coeur que celle d’aujourd’hui ne sera probablement pas celle de demain. Les tympans crient au secours et les corps sont en feu.
Au milieu de l’autoroute qui joint le Nord au Sud de la ville, le conducteur de la chiva s’arrête net et nous fait descendre, en plein milieu d’un échangeur autoroutier. Cent mètres plus loin, en dessous d’une plaque de béton, une centaine de fêtards locaux dansent en rythme, sous des airs de merengue. Les néons nous inventent des teins futuristes et les dents brillent. La terrasse, littéralement entourée de béton, nous invite à respirer l’air de l’autoroute et celui de la ville de l’éternelle printemps, l’autre surnom de Medellín. Les épaules font des cercles imaginaires, les pas sont précis et synchronisés, les mains clappent.
Changement de contraste. Le long de la 70, les paisas prennent leur verre tranquillement. Moscow mule, rhum coca, Águila, tout ce qui se boit frais. Dans une boîte attenante aux bars de la ville, J Balvin laisse sa trace en musique avant de s’échapper vers sa villa dans les hauteurs de la cuvette dans laquelle la ville a éli domicile.
Les artistes originaires de Medallo passent en boucle sur les terrasses qui jouent à qui les pluggera le plus fort. Les mélodies entraînante de Feid, star de reggaeton au look vert fluorescent, se confrontent à la voix criarde de Ryan Castro, au style plus calletero. Les filles, magnifiques, ont les cheveux noirs et longs, le regard languissant.
La chiva nous ramène à Provenza, dans le riche quartier du Poblado, et la soirée se fait plus intense. Le long du parc du même nom, des indigènes venus des collines avoisinantes mendient en implorant. Leurs enfants aux cheveux lisses se jettent sur les gringos qui donnent de temps en temps quelques milliers de pesos, davantage pour qu’ils les laissent en paix que pour faire bonne figure. Les sapes des gamins sont sales, déchiquetées, leurs pieds nus.
Deux mètres plus loin, espacés de quelques pas dans la multitude, les vendeurs de cocaïne lancent des regards lourds et assument leur désintérêt soudain lorsque je refuse leur dose. Quelques regards se font plus insistants et mes yeux baissent instinctivement.
A leurs côtés, des filles bien trop belles languissent de désir devant nous. Elles regardent avec intensité nos visages, tournent leurs yeux vers nos sexes. Elles sont à peine vêtues, leurs fesses rebondies et refaites, leurs seins proéminents. Elles donnent envie et elles le savent. C’est leur métier.
A Provenza, les boîtes et restaurants branchés se battent pour capter les pesos des gringos, des touristes latinos et des rares paisas qui s’attardent encore ici. Devant la boîte Perro Negro, immensément connue depuis que Bad Bunny en a fait un hit, la file s’allonge inlassablement et les gens nous regardent, déconfits.
Le seul bar à salsa de la zone est vide mais sa musique emplit l’espace. Je savoure mon Águila en regardant le spectacle. Personne n’a honte de montrer et bouger ses fesses, il n’y pas de gêne corporelle, la seule chose qui importe sont les sensations.
En rentrant, un vendeur ambulant tente de voler mon téléphone en se collant à moi. Il fait mine d’être offusqué quand je l’engueule et je décide de passer mon chemin : une empanada frite vient calmer mes émotions et mon estomac. La soirée se finit sur la terrasse de l’hostel.
Le lendemain, au Musée de la Mémoire, imaginé après les Accords de Paix de 2016, des mots d’enfants racontent la guerre telle qu’ils l’ont vécue. Des papas disparus, des mamans qui pleurent, des soldats inconnus qui viennent saccager le jardin, détruire les existences.
Après cinquante années de guerre, le trafic de cocaïne n’a pas diminué, les indigènes et les militants se font toujours tuer. L’air devient un peu irrespirable.
Le centre de Medellín est chaotique, sale, dangereux. La réalité vient se rappeler à nous, évadés du Poblado. Les sans abris nous crient dessus, les rues sombres nous invitent à partir.
Des souvenirs reviennent qui ne sont pas comblés par de belles images.
Medellín montre ses deux visages et nous crie de partir en courant, il n’y a rien à y trouver de réjouissant. Une ville jetée en pâture aux gringos afrodescendants en proie au tourisme sexuel, dans une cuvette aux milles vies et aux milles parcours.
Le bout du monde et les baleines
Dehors le tonnerre gronde. Les gouttes de pluie ricochent sur les tôles de zinc et produisent un vacarme assourdissant. De l’autre côté de la fenêtre sans vitre, quatre gamins nous regardent. Quand je leur dis quelque chose, ils font des mimiques moqueuses avant de se chamailler.
Cati, notre hôte du soir, vient nous donner de la limonade, sa gamine cachée derrière ses jambes. Se moquant de notre accent venu d’Espagne, l’un des gamins nous demande de répéter pour la troisième fois ce que cela veut dire « estudiaís ». Entre ses dents, ce mot sonne bizarre, la terre de Pedro Sanchez paraît bien loin. Elle s’évade sous les trombes de pluie et je dois convaincre ma compagne de route de laisser tomber l’Espagnol de Castille pour adopter celui plus universel du « usted », même pour les enfants.
« Donde estudian ». Tout naturellement, ils répondent du tac au tac, qu’ils étudient dans l’école à quelque pas d’ici. C’est d’ailleurs la seule école qui existe à Arusí, petit village du pacifique colombien, coincé entre deux cours d’eau et entouré d’une jungle dense et verte foncée. Plus tard, quand ils auront douze ans, ils devront marcher sur la plage, jusqu’au village voisin, pour suivre leur scolarité. Et enfin, s’ils le peuvent, ils partiront pour Cali afin de faire des études qui leur donneront des ailes. Pour l’heure, ils nous regardent déguster les empanadas de poisson de Cati, dont l’huile déborde de ma bouche et se laisse dangereusement tomber sur mon short déjà trempé.
La pluie reprend de plus belle et Cati s’assied finalement à nos côtés, la tête entre les mains. Son mari nous a accompagné dans la jungle aujourd’hui, et il regarde le commentateur télé lui expliquer à quel point Cali est dangereuse, sans doute car les guérilleros ne sont pas assez pris au sérieux par le gouvernement. Fatigué par la diatribe des médias, je reprends une empanada.
Ici, au milieu du Chocó, on peut voir les baleines. Ça calme. Parfois, elles sautent et atterrissent dans un grand splash. On en a vu la veille au matin. Ça m’a fait tout drôle. Je me suis senti tout petit. Elles luttaient entre elles et notre bateau était comme un cheveu dans la soupe, il pouvait sombrer à tout instant. En rentrant sur la terre ferme, je me suis posé sur la plage, en laissant le sable laver ma peau.
Les enfants me regardent intensément alors mes yeux quittent le vide pour revenir à leurs mines interrogatives. Ils ne posent plus de questions mais me demandent indirectement ce que je peux bien faire là. Je ne sais pas leur répondre.
À l’orée du village, les lodges poussent doucement dans un enfer vert, entre palmiers et bananiers. Les crabes font la course pour m’échapper sur la plage et dessinent des formes rosâtres sur un sable noir. Les oiseaux en grappillent au passage. La marée montante dicte les jours et les chemins des passants. La pluie ne nous quitte pas et nous fait faire des cauchemars en nous réveillant la nuit.
Les enfants ne me regardent plus. Ils s’en sont allé jouer sous un autre toit. Leur peau noire s’enfonce dans la nuit. Cati nous sourit et moi je pense aux baleines puis aux grenouilles toutes petites que j’ai aperçues dans la jungle. C’est un bout du monde bien fragile.
La Topa Tolondra est fermée, on est dimanche et la piste damée ne sera pas témoin des mouvements de jambes aiguisés des caleñas. Dépité, je remonte dans le taxi, à la recherche d’une adresse moins connue mais dansante, qui mette le feu à mes jambes. Le taximen m’emmène au coin de la rue, dans un bar qui ne paie pas de mine. Sommés de payer l’entrée, le garde nous rassure : ici, on danse jusqu’à minuit passé. Dans une nuit chaude de Cali, en plein mois de juillet, après deux jours de fête sous une humidité absorbante, nous rentrons dans une salsatèque avec la danse à la bouche. Dans les oreilles, la clave retentit de plus en plus distinctement, comme un bruit sourd qui s’interrompt dans un rythme que je connais par coeur. Puis viennent les cuivres, endiablés, résonnant déjà dans mon ventre.
En poussant la porte, la fraîcheur d’abord. Intense comme une bourrasque de vent en plein été, sur les dalles d’un trottoir en Méditerranée. Les visages ensuite, virevoltants dans une pénombre qui se dissipe lentement. Au milieu d’un cercle de gens debout les mains croisées, le rythme dans les doigts et dans les jambes, deux danseurs qui se font la cour. Les regards qui se plongent, les sourires réhaussés d’une dose de spectacle. La salsa en ligne défile devant mes yeux, elle défend ses marques au pays de la salsa caleña, celle qui ne jure que par les jeux de jambes. Peu après, des applaudissements.
Assis au bar, une bière froide dans la main, je regarde ma compagne de voyage tourner autour d’un chanceux luron qui imagine le tour d’après, et celui d’après. La chaleur monte, les pieds se suivent, l’un devant l’autre, l’un derrière l’autre. Une jupe prend son envol, une main fait le tour d’une hanche, reprend son appui sur les doigts de l’autre. Le moment qui compte, le futur sans existence. Je souris et sirote mon verre en pensant à l’invitation d’après, celle qui demandera un effort, qui me dira si j’arrive à imaginer une danse avec celle qui acceptera de partager ce moment à deux.
Ma compagne revient tout sourire et je vois en ses yeux que la danse peut tout. C’est à mon tour.
Cali est une fête et nous sommes en plein dedans. Elle nous fait tourner et nous lui répondons sans hésiter une seconde.
"(...) Cargamos con un trauma colectivo y unas heridas que no vemos, como el enojo social, el sufrimiento emocional, la desconfianza y la polarización que han permeado nuestra cultura dificultando encontrar sentidos y propósitos comunes.(...)"
Il est 11:00 passée et j’ai du mal à débloquer ce fichu vélo partagé. J’ai déjà dépensé la moitié de mes données et une jauge rouge indique que mon téléphone va bientôt me lâcher. Encore.
Comme par miracle, derrière un immeuble moderne aux briques rougeâtres, je trouve enfin un vélo pour ma copine qui trépigne d’impatience et est, je le crois, un peu fatiguée par la soirée de la veille. La journée est ensoleillée, comme toutes celles que j’ai passées jusqu’ici dans cette capitale haute de 2600 m. Il ne fait même plus froid, et mon nez redevient d’un rouge à faire frémir certains lipsticks. Le soleil pique, comme on dit.
En T-shirt, j’enfourche mon vélo et gambade dans la ciclovía.
Comme chaque dimanche, les grands axes de Bogotá sont ouverts à la mobilité douce et les voitures n’ont qu’à bien se tenir.
Séparés des moteurs par un sillon d’herbe verte, les cyclistes, piétons et autres multitudes en rollers parcourent la ville dans une ambiance festive. Sur les abords de la ciclovía, des barbecues improvisés, des stands de réparation de vélo, des jus de fruit de toutes les couleurs, pressés du jour. Au loin, la montagne, verte foncée, brune, sèche et imposante. Sur ses pourtours, quelques maisons d’architecte qui laissent rapidement la place aux grands édifices rouges briques donnant naissance à l’hypercentre.
Sur l’Avenida Boyacá, je sillonne à toute allure le macadam au côté des marais classés zone naturelle. La tour Colpatria s’affiche au loin. Le transmilenio nous dépasse et je prends encore plus de vitesse. Mon nez crie au confinement mais je n’en ai cure.
Au milieu de la Calle 26, proche du centre touristique, la gay pride bloque la circulation. Les tambours battent des rythmes tropicaux et les hanches se délient sans honte. Impossible de rouler alors on tombe de nos vélos. Nos regards défilent le long de fresques murales appelant à la justice et à la paix.
Bogotá est bien plus progressiste que certaines villes européennes et ne le cache pas. Elle ne doit plus s’ouvrir au monde, c’est le monde qui s’y invite. Les cafés branchés pullulent, les boîtes électro sont pléthores et les étudiants fument des joints en pleine rue. Sur la Séptima, aux abords de la montagne, j’achète quelques pan de bono avant de toiser les marchands ambulants, les fous et les touristes. Le centre est bondé. Les vendeurs d’alcool de maïs nous tancent lourdement alors on monte vers la Candelaria. La sieste que l’on s’accorde derrière une maison coloniale nous fait un bien fou.
En remontant vers le Nord, je passe à l’université Javeriana, qui m’a permis d’échapper quelques mois au collège privé colombien où j’étais autrefois assigné. Les étudiantes sont belles et leurs cheveux noirs de jais m’épatent toujours autant. Je m’évade avant de tomber sous le charme. Le soleil tombe déjà derrière un immeuble du quartier du Chicó et j’atterris au Parque de los hippies. Chapinero la branchée me dit bonsoir avec toute son intensité. Quelques fous me crient dessus, la marijuana fait son effet sur les jeunes gothiques et les hommes d’affaire s’envolent vers Chapinero alto, dans un restaurant fusion ou une pizzeria.
Bogotá est un tourbillon de sensations et de vies multiples qui créent des possibilités infinies. C’est une capitale nichée sur le toit du monde et qui en donne le tempo. Comme la clave avant l'arrivée de l'orchestre.
Intense et sauvage amazonie
Une feuille comme toit pour la nuit. Une grande feuille, ma taille, flanquée sur le bord d’un Ceiba gigantesque. C’est tout ce dont il a besoin. Nos hamacs à ses côtés sont comme des sacs plastiques. Je me sens tout bête alors je le regarde faire. Il explique avec des grands gestes que le Ceiba est un arbre sacré et qu’on peut dormir tranquille. Il n’y aura pas d’esprit ici cette nuit. Pas comme hier, où nous nous sommes perdus au milieu de la jungle, alors qu’il partait chasser.
Il fait une prière à la forêt amazonienne et nous pouvons dormir tranquille. J’aimerais que ce soit si simple. Autour de nous il n’y a qu’un rideau vert impénétrable au travers duquel même le soleil ne perce pas. Ce si grand soleil qui me fait tenir debout a disparu. Il a laissé sa place à des bruits étranges et assourdissants. Des créatures qui hurlent dans tous les sens.
Le soir tombe rapidement et les moustiques me collent à la peau. La viande vient de finir de cuire et nous nous attablons à l’abri de l’arbre centenaire. Notre guide raconte ses histoires mystérieuses en fumant une feuille de tabac. Ici, il faut surtout faire attention aux démons, ceux qui prennent le visage de ceux qu’on aime et nous perdent dans la jungle. Ce sont des histoires vraies. Des indigènes qui se perdent, il y en a eu beaucoup, alors des touristes, n'en parlons pas.
Un rugissement vient interrompre la discussion. Un jaguar, nous affirme notre chasseur, tranquillement. Dix minutes après, il disparaît avec son fusil, nous laissant à trois dans la pénombre. Les grenouilles se mettent à crier sans s’arrêter et les hurlements des bêtes reprennent de plus belle.
Le chasseur ne revient pas et je ne ferme pas un œil. Une tarentule s’est posée sur mon hamac et je dois gentiment la déloger. Sur les arbres aux côtés du campement, un scorpion immobile semble gêné par nos lampes torches. Je me soulage rapidement avant de m’enfoncer dans mon hamac.
Les rugissements se font plus proches alors je décide de fermer les yeux. J’attends que le jour vienne au plus vite et mon coeur bat la chamade. Mes pensées se brouillent et je perds la notion de la réalité.
Pendant la nuit, des pas viendront me rassurer. Le chasseur est enfin revenu. Les mains vides. Une grenouille a décidé de se poser juste au dessus de ma tête. Elle croâsse sans s’arrêter et ma tête me supplie de partir d’ici. Je ne sais même pas où je suis. J’ai perdu le sens de l’orientation. Je n’attends qu’une chose, que la nuit finisse et que je puisse voir à plus de dix mètres. Je chasse les histoires du chasseur de ma mémoire et elles reviennent au galop. Je n’ai plus qu’à attendre.
Le matin éclôt comme un don du ciel et j’ai les muscles endoloris. Les singes hurleurs actent de leur présence et nous nous réveillons tous les trois en sueur. Des tarentules endormies se sont nichées sur nos moustiquaires. Notre guide me sourit en me disant qu’il a bien dormi.
Pas de trace du jaguar, il a dû disparaître.
"(...) Este trauma se extiende, al menos, por cinco generaciones y transmite lógicas de odio y miedo bajo la noción de que ocupamos bandos irreconciliables por lo tanto hay enemigos por doquier que deben ser eliminados. (...)
Pour tout le charbon du monde
Ils sont noirs comme le charbon. Leurs visages, je veux dire. Ils enlèvent leur casque jaune poussin et la marque rend leur expression plus guillerette. Ils rigolent d’ailleurs un peu, d’une blague lancée à la sortie du tunnel, sans doute. Ils me voient les observer et ne peuvent s’empêcher de me tancer : apparemment je ne sers à rien ici. Je crois que je le savais. Mais ce que je vois ces jours-ci m’impacte beaucoup. Je sors de mes études universitaires qui me disent le plus grand mal du charbon et je me retrouve devant des gamins pour qui cela représente tout. Et ils n’ont pas peur de le dire. Qu’on ne leur vienne pas leur parler d’écologie. La montagne, ils l’ont dans leur souffle. Dans les interstices des alvéoles de leurs poumons. Dans leurs narines, incrustée dans leur poils de nez. Ici, la mine est la principale rentrée financière de dizaines de familles.
Bienvenue dans notre dix-neuvième siècle. Deux cent ans plus tard, on externalise nos procédés de production et des gens ici en crèvent, à leur manière : rapidement. Mais avec un salaire trois fois supérieur au salaire minimum, et des gosses en bas âge, on ne fait pas de chichi.
La plupart des têtes qui viennent de sortir ont vu moins de levers de lune que moi.
Après s’être assis un peu, avoir rigolé des copains, les charbonneurs s’enfilent une assiette de pâtes, frites et œufs, plus grande que ce que j’ai jamais mangé. La nourriture a été cuite par du charbon, la cuisine est couleur charbon, la truffe du chien est noire, leurs yeux sont noirs, les montagnes sont brunes. Tableau sombre et magnifique.
Les mineurs de l’après midi prennent leurs quartiers dans la montagne. Ils descendent gaiement dans un trou noir à flan de colline. De dehors, on n’entend rien, sauf la remontée mécanique qui vient perturber le calme des montagnes du Boyacá à intervalles régulières. Les chiens courent dans tous les sens et jouent à se mordre, en y arrivant souvent. Les motos passent de temps en temps et les chiens rugissent derrière elles.
Je m’assieds sur l’entrée du container qui fait office de bureau pour l’ingénieur qui m’a amené ici. Pas de doute, je n’ai rien compris au monde actuel. Mais ce voyage m’offre des occasions par milliers de me remettre en question, et le noir du charbon est une expérience perturbante.
Je m’en remets à mes cailloux que je jette sans but sur un toit en tôle. Un fichu toit de tôle.
Mes yeux sont tout petits de la courte nuit passée dans mon hostel. Il est 6:00 et je courre pour ne pas être en retard au rendez vous qui est fixé entre deux immeubles rouges et un océan de verdure. L’air est encore humide et m’enveloppe d’une fraîcheur inattendue. Je monte la colline et mes poumons souffrent du manque d’oxygène et de l’alcool de la veille.
Des trentenaires m’attendent avec des matelas de yoga sous le bras. Ils semblent sereins et frais comme le jour. Un peu gêné, je dis bonjour. Mes amis arrivent peu après et nous payons l’entrée de la montagne en face de nous. C’est le prix à payer pour la sécurité : des policiers et des gardes forestiers font la vigilance durant la matinée et les rolos, comme on appelle ceux qui habitent dans la capitale, peuvent profiter d’une nature immaculée.
On monte en silence les 300 mètres qui nous séparent du sommet, sans piper mot, c’est la consigne. Pour ceux qui le peuvent, ils respirent uniquement par le nez. Je n’essaie même pas. Certains ont du mal à respecter l'exercice. L’altitude se fait intensément ressentir.
Les eucalyptus laissent la place aux pins, et nos pieds caressent le sol tellement les épines forment une couche épaisse en dessous de nos pas.
Après quarante minutes, le coach nous indique un flanc de la montagne où il nous fait signe de nous asseoir. Bogotá se dessine au loin. Ses favelas s’étendent jusqu’à l’autre côté du plateau, vers les agglomérations de Soachá et Usme, loin des exercices de respiration des quartiers nords de la ville. Un rayon s’insère dans le paysage : c’est le premier de la journée.
Les exercices de respiration ne me réussissent pas et je dois m’arrêter à plusieurs reprises. Mon voyage prend fin dans deux jours et je quitterai ce continent qui m’aura accueilli six mois durant, pour le meilleur comme pour le pire. Bogotá l’accueillante devient plus étouffante, comme fâchée de savoir mon séjour temporaire. Je la quitte un peu chagriné mais en imaginant déjà la suite de ma vie, de retour en Europe.
Mes pensées m’ont encore fait évader en dehors de cette forêt de pin et je reprends contact avec le sol. Il fait froid, peut être 5 degrés.
Quand l’exercice se finit, j’ouvre les yeux impatiemment et retrouve mes favelas au loin. Je regarde mes amis qui ont l’air beaucoup plus apaisés. Je les envie mais je sais l’exercice difficile. Il faut de la patience dans tout.
En revenant vers la ville, je respire plus calmement. C’était un premier au revoir à l’un de mes bouts du monde préféré, caché entre une montagne apaisante et des quartiers où l’on ne peut mettre les pieds ; un tissu fait des différentes cultures de la Colombie, composé de nationaux qui se retrouvent à Bogotá à un moment de leur vie.
Une ville aspirant un peuple dans les hauteurs de son pays, le faisant quitter ses terres chaudes, ses fleuves troubles et bruns, ses jungles touffues et ses déserts incongrus. Tout un peuple si différent qui parle la même langue et ne se remet pas d’une guerre civile qui dure depuis trop longtemps. Un peuple divisé sur tout, d’accord sur pas grand chose et qui s’est retrouvé le temps d’une coupe de football dont j’ai pu être témoin.
Bogotá rassemble tout ceux qui ont quitté leur bout du monde à eux et s’efforcent d’en imaginer un ici, sur un plateau andin où tout peut arriver. Je suis content d’en avoir fait partie.
"La enorme capacidad de la gente en Colombia es lo que ha impedido que la tragedia ocasionada por el conflicto armado alcance mayores dimensiones o se convierta en una sociedad fallida. Estas heridas, además de la necesidad de elaboración individual y familiar, necesitan curarse en el marco del reconocimiento social de este desastre y de la reconstrucción de las relaciones éticas entre las personas, hasta que ninguna causa esté por encima de la vida y de la dignidad de todo ser humano. La escucha profunda realizada por la Comisión de la Verdad, que ha permitido ampliar el entendimiento de las implicaciones en el conflicto armado, se constituye en un
paso hacia esa transformación."
Fragments du rapport final de la Commission de la Vérité, suite aux Accords de Paix de 2016.