Espagne
Jaune. L’Espagne est jaune.
J’arrive en plein Enfer, cette saison entre l’été et l’automne qui n’existe qu’ici. On frôle les 35 degrés et l’air est aussi sec que ma gorge. Dehors, les champs sont jaunis par la chaleur. La terre est orangée, légèrement rouge par endroits. Le blé est aussi blond que moi. La terre est rocailleuse, les oliviers et les amandiers sont autant de soldats dans le paysage, en rangs face à moi. Les villages perdus se suivent sans y croire.
Ce pays est trop calme. Personne ne parle. Dans le bus pour Albacete, personne n’appelle son mari, son cousin, personne n’écoute de la musique sans écouteurs, aucun des passagers ne regarde Tik Tok à fond la caisse. Quelques latinos sont présents mais ne pipent mot. Ils se sont fondus dans le paysage. Mes appels semblent incongrus, j’ai l’impression qu’on me reproche ma voix haute et portante, que ce lieu doit rester silencieux. Je n’en comprends pas la raison.
Tout devient plus dramatique, le paysage donne l’impression d’être sur une planète hostile et la radio du bus ne crache aucune musique festive. Les sièges sont propres et les ceintures de sécurité n’ont pas disparu au fil des années.
Des réservoirs d’eau pour irriguer les champs sous mes yeux, j’anticipe mon arrivée dans une ville qui n’a aucune allure mais que j’ai appris à apprécier. Une ville coupée du monde qui permet de vivre sa vie de manière heureuse, sans se préoccuper de ce qu’il se passe à Madrid, à Bruxelles ou à Moscou.
Albacete repose sur une plaine agricole comme ses habitants sur leur lit après la sobremesa : tranquillement, sans penser aux heures d’après.
J'y retrouverai les trottoirs rosâtres, les rues quadrillées et l’absence de perspective.
Les conversations animées sur les terrasses des coins de rue, les ombres des immeubles sur les rues attenantes, les espagnoles et leurs visages si caractéristiques.
Je goûterai aux olives salées du Mercadona, aux tomates fraîches du marché du mercredi, aux pastèques juteuses et sucrées qui m’ont tant manquées.
J’arroserai le pain d’une huile d’olive piquante, grasse et verte.
Les gin tonics referont leur apparition dans ma vie, les bières fraîches couleront dans ma gorge abîmée par les particules de charbon et la pollution sud-américaine.
Je ferai la sieste jusqu’à 19:00, avant de profiter des rayons de soleil enfin innocents de l’orée du jour.
La nuit, les bourrasques de vent viendront rafraîchir ma mémoire et ramèneront avec elles des souvenirs d’été, des soirées endiablées face à la mer, une mer bleue et calme.
J’écouterai les accents des espagnols et grimacerai devant leurs chemises ouvertes et leurs coupes de cheveux identiques.
Je sourirai des accolades d’inconnus et de la bonne humeur des jeunes nantis qui ont marqué ces dernières années de vie.
J'apprécierai les soirées jusqu’à l’aube et la sécurité des rues, la finesse des corps et les cheveux soignés ou délavés par le sel de la mer.
Mais pour l’heure je suis dans ce bus et tout est silencieux. Le paysage de mes pensées donne des allures de fin de siècle. Je suis fatigué et j’ai l’avenir incertain. Je vois Albacete comme un lieu où me ressourcer et ne sais pas encore qu’il me proposera l’inverse. Je m’appuie sur des certitudes qui disparaîtront quelques jours plus tard et effaceront de ma mémoire tous les accomplissements de ces six derniers mois dont j’étais si fier.
Une chose est sûre, l’Espagne est un entre-deux entre l’Amérique latine et l’Europe, un pont entre deux cultures, l’une froide et sincère, l’autre bouillonnante et brouillonne. Madrid est le noeud de la communication entre deux continents liés par une histoire brutale. Dans le bus, mes pensées font le lien entre ces deux mondes, à toute vitesse. Je m'évade pour revenir rapidement sur ce paysage jaune.
L'Espagne est jaune et c'est l'été. La vie devrait être légère.
